L’épidémie de sida frappe plus les étrangers que les Français
Des chiffres rendus publics à l’occasion de la Journée mondiale contre
la maladie, vendredi 1er décembre, montrent qu’en France le nombre de
nouveaux cas diminue, mais plus faiblement pour les Africains. Les
associations réclament des campagnes ciblées.
Mis à jour le vendredi 1er décembre 2000
« La diminution du nombre de nouveaux cas de sida est moins importante
chez les étrangers que chez les Français et elle connaît même une
réaugmentation en 1999. » La conclusion du rapport de l’Institut
national de veille sanitaire (InVS) issue des données actualisées au 30
septembre ne laisse pas d’inquiéter. Le document est rendu public
vendredi 1er décembre, Journée mondiale contre le sida. En effet, si le
nombre de nouveaux cas de sida déclarés en France a connu une baisse de
72 % chez les sujets français entre 1995 et 1999, cette baisse n’est que
de 43 % pour les étrangers. La diminution est particulièrement faible
pour les personnes originaires dÂ’Afrique subsaharienne (- 20 %). La
proportion d’étrangers parmi les nouveaux cas de sida atteint
aujourd’hui 28 % contre 14 % en 1996, et, là encore, les Africains des
pays subsahariens sont les plus touchés : ils représentent 44 % des
étrangers récemment déclarés séropositifs (contre 12,5 % de la
population étrangère). « Les distorsions se sont aggravées », note
laconiquement Florence Lot de lÂ’InVS.
« Le gros problème chez les étrangers, constate Olivier Maguet, chargé
de mission étrangers à Aides, c’est le déni de la maladie. Et, en
matière de prévention, on a un retard monstrueux. On se retrouve dans la
même situation que pour les gays il y a quinze ans », assure-t-il. Les
chiffres rendus publics par l’InVS sur la découverte de leur
séropositivité par les étrangers sont en effet fort éclairants. Entre
janvier 1998 et septembre 2000, 60 % des étrangers ne découvraient leur
séropositivité qu’au stade du sida ; ils n’étaient que 42 % dans ce cas
entre janvier 1994 et 1998. Cette méconnaissance de la séropositivité
est encore plus marquée pour les personnes originaires d’Afrique
subsaharienne puisqu’elle concerne 63 % des séropositifs. « Les
étrangers séropositifs ont un plus faible recours à une prise en charge
thérapeutique avant le diagnostic de sida déclaré. Cela traduit une
difficulté globale à un accès à des soins appropriés », analyse le
rapport de l’InVS. L’étude confirme ainsi le constat des associations
sur le terrain. « Chez nous, on va voir le médecin quand on est vraiment
malade. Du coup, les hommes se rendent compte qu’ils sont séropositifs
quand ils sont hospitalisés et les femmes quand elles sont enceintes »,
raconte Habsa Sall, de lÂ’Association des femmes mauritaniennes du fleuve
(AFMA) aux Mureaux.
« UN SILENCE INADMISSIBLE »
Une fois la maladie découverte, la plupart la cachent, même à leurs
proches. Car, pour beaucoup, elle entraîne des déchirures sociales et
familiales. Dans ces communautés, souvent dans une grande précarité, les
messages de prévention ont donc de la peine à atteindre leur cible. « On
sait que, pour les Africains, lÂ’environnement est plus difficile : ils
vivent le plus souvent dans des cités ou des logements insalubres,
connaissent le chômage et leurs enfants un parcours scolaire plus
difficile », constate Olivier Maguet. Leur connaissance des modes de
transmission est encore souvent limitée : selon une enquête Ipsos
réalisée pour l’association Aides, seuls 29 % des étrangers interrogés
déclarent connaître avec certitude les modes de transmission ; 59 % n’en
sont pas sûrs et 12 % ne les connaissent pas du tout.
Pour nombre d’intervenants associatifs, ce constat marque l’échec d’une
politique de prévention et de dépistage « tout public ». Les campagnes
menées par le ministère de la santé demeurent extrêmement pudiques quant
à la prévalence de la maladie parmi les populations immigrées et
étrangères vivant en France.
« Alors qu’on sait que la prévention ne marche que quand le public peut
s’identifier au message, aucune campagne n’a été menée en direction des
étrangers », dénonce Germinal Pinalie, d’Act up.
Le ministère de la santé s’est toujours interdit de telles campagnes «
communautaires », par peur d’une stigmatisation des étrangers. « Malgré
l’accumulation de chiffres, la santé des immigrés n’est toujours pas une
priorité des pouvoirs publics. Leur silence était déjà inadmissible, il
est devenu intolérablement monstrueux », accuse Reda Sadki, de Migrants
contre le sida. « Il faut sortir des discours généralistes de prévention
qui tombent à plat et n’aident pas les personnes à se mobiliser »,
soutient Olivier Maguet. Il faut également tordre le cou à certaines
idées reçues : « Nos patients africains sont au moins aussi assidus dans
leur prise en charge ou leurs traitements que les autres malades, malgré
leur très grande précarité », assure le docteur Jean-Baptiste
Guiard-Schmid (hôpital Rothschild, Paris). Pour faire passer le message
de prévention, les associations de lutte contre le sida cherchent des
relais dans les communautés étrangères les plus touchées par la maladie.
Depuis deux ans, Aides a commencé à former des responsables associatifs
issus des banlieues et des organisations d’immigrés. L’AFMA organise
ainsi des « causeries » de femmes poulars autour de l’éducation de
l’enfant ou des MST pour expliquer comment se protéger du VIH. Au Havre,
les militants dÂ’Aides interviennent dans les foyers africains. A
Marseille, ce sont trois animateurs de quartier issus de familles
maghrébines qui ont été formés. Une coordination africaine en
Ile-de-France de lutte contre le sida a été constituée par douze
associations africaines pour monter des projets communs. Deux plaquettes
en direction des femmes africaines vont être diffusées à la mi-décembre.
Mais les moyens semblent dérisoires. « Quand verra-t-on, à une heure de
grande écoute, un clip télévisé en arabe ou en soninké expliquant qu’il
faut mettre des capotes ? », demande Germinal Pinalie.
Paul Benkimoun et Sylvia Zappi
Le Monde daté du vendredi 1er décembre 2000
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